Vous avez entendu parler de L'Hippocampe Associé ?

C'est une association loi de 1901 qui a pour objet de favoriser les pratiques culturelles dans la cité
et la fréquentation des créateurs et des oeuvres.
De ce fait, elle constitue un lieu-ressource pour toute institution
dans le cadre de l'action culturelle et de l'éducation artistique. (Extrait des statuts)
L'Hippocampe est ancré à Paris 20°, mais il sait aussi nager dans d'autres eaux.

Grâce à celle qui s'en occupe, je commence à publier des nouvelles...
http://www.hippocampe-associe.com/pages/Les_textes_Road_Writing_1-509394.html


Et si vous avez envie d'en lire une plus longue,
bonne lecture.

7 minutes



7 heures. Le radio-réveil émet un son bizarre, un mélange de bouts de ferraille qui tomberaient par terre et de l'étranglement d'un coléhoptère. Puis la musique de Fip se met en marche. Alfred s'étire dans son lit en gardant les yeux fermés encore quelques minutes et en écoutant la fin d'une chanson de William Sheller. Maintenant c'est Doris Day avec "Perhaps, perhaps, perhaps" qui se fait entendre. Alfred se lève. Il fait encore sombre, mais l'aube n'est pas loin. Une couleur rougeâtre semble augurer un début de matinée ensoleillé. C'est ce qu'Alfred suppose depuis la fenêtre de la douche dans laquelle il rentre, mais le papier translucide ne permet pas de bien voir. Alfred habite un 2 pièces minuscule et mal fichu, 20m2 dans le 20e arrondissement. Rez-de-chaussée plutôt sombre et humide, mais l'arbre de la cour, un sorbier des oiseleurs sur laquelle donnent ses 2 fenêtres, est superbe? C'est ce qui l'a décidé à prendre cet appartement. L'eau coule lentement sur son corps, bien chaude. Comme tous les matins, il se demande pourquoi il se lève et à quoi ça sert. Sa vie est réglée au millimètre, rien de palpitant, tout l'ennui, mais que faire d'autre ? Il faut bien payer le loyer. Alfred ferme le robinet et se sèche. L'odeur de la serviette lui rappelle que c'est ce samedi qu'il faudra se rendre au lavomatic. Encore nu, il attrape une casserole, la remplit d'eau et ouvre le gaz. Pendant que ça chauffe, Alfred retourne dans sa chambre, s'habille, jette un coup d'œil au réveil pour s'assurer qu'il est bien dans les temps et s'aperçoit seulement maintenant que son réveil clignote. Tient ? Il enfile un slip propre, remet son pantalon d'hier. Il y a sans doute eu une coupure d'électricité. Il fouille dans sa poche pour en sortir son téléphone portable et l'allume. Pendant le temps de mise en marche, il termine de s'habiller puis inscrit les 4 chiffres de son code secret pour découvrir avec évidence qu'il est en retard, et d'ailleurs les informations se font déjà entendre sur Fip. Pas le temps de préparer son thermos de thé, Alfred saute dans ses bottes, enfourne son portable dans sa poche, coupe le gaz et claque la porte. Il court jusqu'au métro en vérifiant qu'il a bien ses papiers pour en sortir sa carte orange.



En revenant du bureau, Alfred s'arrête pour acheter des piles. Il aurait dû le faire il y a longtemps. Quand il y a une coupure de courant, les piles prennent le relais. Or, depuis combien de temps n'ont-elles pas été changées ? Trop longtemps. Les habitudes quotidiennes reprennent. Alfred allume son ordinateur, jette un coup d'œil à ses mails. Beaucoup de spams pour 3 malheureux messages même pas folichons. Il consulte ensuite le programme tv sur internet et choisit ce qu'il va regarder en mangeant. Pendant que le tagine mijote doucement, il jette un coup d'œil sur un site de musique cajun, et sur un autre de banjo à 5 cordes. Maintenant, il lance le programme vlc qui lui permet de regarder la télévision sur son ordinateur, puis se cale confortablement dans son lit, la casserole sur les genoux, un verre de vin à coté. Le générique du film a commencé. Pendant qu'il essuie la vaisselle, l'eau frissonne pour sa tisane. Il vide les feuilles d'hier soir de la passoire et en insère de nouvelles. Il se déshabille, va se laver les dents, et emporte une tasse pleine près de son lit. Quelques pages plus tard, Alfred éteint la lumière et s'endort immédiatement.



Le lendemain matin, le réveil se met en marche avec son bruit habituel et se branche sur Fip, comme prévu. Alfred se réveil, s'étire et regarde l'heure : 7h07. Tient, quelques minutes sont passées inaperçues. Pas bien grave. Allez, en route. Douche, thermos, bouquin, métro. Le surlendemain, le radio-réveil se déclenche à 7h14. Cette fois, Alfred écarquille les yeux. Il n'a pas pu se rendormir un quart d'heure. Il est sûr que le réveil vient de se faire entendre, et qu'il l'a regardé immédiatement. Bon, il réfléchira à tout ça plus tard. Pas le temps maintenant, tout de suite. Tout s'enchaîne un peu plus rapidement que d'habitude, mais c'est jouable. Il ne faudrait pas arriver en retard deux fois dans la même semaine. Son patron lui fait déjà remarquer quand ce n'est que pour deux malheureuses minutes, alors ce n'est pas la peine d'en rajouter. Le soir, Alfred vérifie l'heure de sonnerie de son réveil, dès fois qu'en remettant les piles l'autre jour, cela ait déréglé quelque chose. Il prévois aussi l'alarme de son téléphone portable, au cas où, et s'endort tranquillement après sa tisane de thym. Jeudi matin, la sonnerie du portable se déclenche quelques secondes avant la radio. Il est 7h21. Le corps d'Alfred devient moite. Ce n'est pas possible que ses 2 réveils sonnent 21 minutes plus tard que ce qu'il a programmé. Pas les 2 ! Bon, douche d'une minute, habillage rapide et départ pour le métro à temps. Pendant la journée, Alfred a vérifié plusieurs fois l'alarme de son portable, et l'a fait sonner à des heures différentes. Tout fonctionne normalement. Le soir venu, Alfred prend les grands moyens. Il contrôle de nouveau le radio-réveil et le programme sur 7h. Il branche sur secteur son portable et règle la sonnerie sur 7h. Il paramètre aussi l'alarme de son ordinateur. Il en profite pour chercher le numéro du réveil téléphonique et le compose sur son téléphone fixe pour 7h. Il rigole en pensant au tintamarre que ça va faire demain matin. Il espère que ça ne va pas trop déranger ses voisins. Un léger doute en tête quand même, Alfred décide de prendre une douche avant de se coucher, dès fois que. Il prépare aussi ses vêtements pour ne pas les chercher. Grand bien lui a pris. Toutes les sonneries se déclenchent en même temps : il est 7h28. En décrochant le combiné, une voix synthétique lui enfonce bien dans le crâne qu'il est 7h28. Alfred fonce. Il arrive avec 2mn de retard. Il a oublié son téléphone portable chez lui. Tant mieux. Il ne veut plus penser à ça de la journée. De toutes façons, demain, c'est samedi. Il se fiche de l'heure à laquelle il se lèvera. Le week-end va le détendre et lundi, tout sera rentré dans l'ordre.



Vendredi soir. Alfred rentre du boulot. La première chose qu'il fait est de couper toutes les sonneries possibles. Pas de réveil pour demain. Sur son ordinateur, il relève ses mails, et se met de l'eau à chauffer. Ce soir, pâtes à l'huile d'olive et au comté râpé. Petite mixture de tomates séchées avec du gingembre frais et quelques tranches de chorizo pour relevé le goût. Un coup de mixeur et c'est prêt à être mélangé aux pâtes. Et un verre de vin. Alfred ouvre une bouteille et garde quelques petites tranches de chorizo pour se faire un apéro. Dommage qu'il soit tout seul. C'est plus agréable de trinquer à deux ou trois. Une chose qu'Alfred aime bien faire, c'est la cuisine.



Samedi matin, Alfred se réveille naturellement. C'est bon. Il baille, s'étire, se retourne sur le coté en tirant sa couette jusque sur son cou. Quelques minutes à ronronner du plaisir de ne rien faire et peut-être de se rendormir, et puis non. Il repousse les draps et se redresse : 7h35. Il a bien dormi. Il ne réagit pas tout de suite, mais son inconscient à enregistré quelque chose. Quoi ? Il ne le sait pas. Il sort du lit, met la radio et de l'eau à chauffer. Puis va finir de se réveiller sous la douche. L'eau est chaude. Quel régal. Il n'y a encore pas si longtemps, le chauffe-eau marchait mal et celle-ci devenait glacée par à coup. Heureusement, la propriétaire est sympa. Après avoir fait venir un plombier, elle lui a payé un chauffe-eau tout neuf. Tout d'un coup, il sort de la douche et se rue dans sa chambre tout mouillé pour regarder l'heure. 7h48. Il n'a pas rêvé ? Tout à l'heure, quand il a ouvert les yeux, il était 7h35, 7 minutes de plus que la veille, et que l'avant-veille, et que l'avant avant-veille... C'est absurde, mais il faut se rendre à l'évidence, Alfred "perd" sept minutes supplémentaires chaque jour. Avec ou sans réveil. Bouleversé, Alfred s'assoit sur son lit, tout mouillé. L'eau coule encore dans la douche. Il finit par l'entendre, et va l'arrêter. Il prend la serviette et se l'enroule autour des hanches, arrête le feu sous la casserole d'eau qui bout et reste là, pensif. Lui qui trouvait qu'il ne se passait rien de très excitant dans sa vie. Il n'embête personne, ne demande rien à personne, et personne ne lui demande rien d'ailleurs, qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Qu'est-ce qu'il se passe ?



Alfred est perturbé pendant la journée. Il va au lavomatic et introduit son livre avec son linge dans la machine. Pendant qu'il patiente avec un magazine qui traîne là, son esprit ne parvient pas à se concentrer sur sa lecture. Puis tout d'un coup, il tombe sur une phrase dans laquelle est écrite "7 mn de moins". Que va-t-il se passer si tout se décale de 7 minutes tous les jours ? Non, il préfère ne pas y penser. Il rentre, plie et range le linge propre. Part faire un tour au marché d'Aligre pour tromper le mal être. Il l'aime bien celui-là de marché. C'est un peu loin de chez lui, mais il y a une petite brocante sur la place, et c'est agréable d'y jeter un coup d'œil. En général, s'il fait beau, il prend un café au coin de la rue non sans être passé à la boulangerie juste à coté qui fait des petits pains au lard. Sauf qu'aujourd'hui, c'est le branle-bas de combat dans sa tête. Faire ses courses s'avère chaotique. Régulièrement, il se demande si ça vaut toujours le coup d'aller au marché. Les prix ne cessent d'augmenter et la conservation des légumes et des fruits est de plus en plus courte, à l'intérieur comme à l'extérieur du frigo. Souvent, il jette les carottes devenues molles et moisies. Les citrons pourrissent, même les pommes de terre germent vite. En plus, il vient de se faire fourguer des navets alors qu'il n'aime pas ça. Trois kilos ! Alfred reprend le métro dans l'autre sens. Tout va de travers. Il contemple avec lassitude l'énorme tas de navets. Que faire avec tout ça ? Tout manque de sel, ou de sucre, crame dans la casserole. Non, Alfred n'y est pas. Il n'a même pas faim pendant qu'il prépare ses plats. Il s'assied sur la chaise, prend son banjo et répète les exercices de son cd d'apprentissage. Même ça ne lui fait pas oublier son angoisse. Il est inquiet. Obsessionnellement inquiet. En fin de journée, il va au cinéma pour enfin réussir à se changer les idées. Le dimanche matin, quand il ouvre les yeux, il attend. Il est un peu nauséeux. Il a peur. S'il patiente suffisamment longtemps, l'heure ne pourra pas être celle qu'il redoute tant. Et puis, il craque et regarde : 7h42. Cette fois, c'est foutu. Que va-t-il faire pour demain ? Devient-il fou ? Est-il possible que le temps se détraque comme cela ? Doit-il en parler à quelqu'un ? Personne ne va le croire. Que faire ? Tremblant, Alfred se déplie de son lit et ouvre son ordinateur. Il va demander à Marie de lui téléphoner demain à 7h. Si c'est quelqu'un d'autre que lui, le temps ne pourra pas lui jouer des tours. Cela va marcher. Que va-t-il inventer pour qu'elle accepte ? Rien. D'ailleurs, il ne la connaît pas vraiment. C'est juste une collègue de bureau avec laquelle il échangent des mails professionnels. "Marie, bonsoir, j'ai vraiment besoin que tu me passes un coup de fil précisément à 7h demain matin. Peux-tu me rendre ce service ? Mon numéro : 01 43 66 .... Merci et à demain. Alfred" Alfred est à demi rassuré. Il attend la réponse. Sinon, il demandera à quelqu'un d'autre. N'importe qui. Il y aura bien un voisin, ou quelqu'un de l'immeuble. Il va se préparer du thé et se changer avant d'aller courir pour transpirer, suer, et oublier. La réponse est quasi immédiate. "Pas de pb, Alfred. A demain 7h. Marie". Merci, se dit Alfred. Cette fois, il se sent mieux. Qu'est ce qui pourrait empêcher Marie de m'appeler ? Non, il ne préfère pas y penser. Elle pourrait avoir un accident, oublier, perdre son téléphone,... Non, dans le boulot, elle est très ordonnée. Elle va appeler.



Lundi matin, Alfred se réveille en sueur. Il fait jour dehors, le radio-réveil n'a pas trouvé Fip, le téléphone n'a pas sonné... Alfred se redresse brusquement et regarde l'heure. Il ne voit rien. Les chiffres du réveil ne sont pas visibles. Il allume sa lampe de chevet mais rien ne se passe. C'est pas vrai ! Il y a une coupure de courant ou quoi ? Alfred se redresse, va jusqu'au compteur, attrape les allumettes près du gaz, en craque une, examine le disjoncteur. Non, il est sur "marche", mais il n'y a pas de courant. Alors ? Alfred fonce sur son portable et d'une main fébrile, le met en marche. Attend avec angoisse tout le processus de démarrage, et constate avec horreur 7h49. Il aura une demi heure de retard et il ne sera pas rasé. Tant pis, il faut y aller. Go ! Le soir arrive. Marie lui a confirmé qu'elle l'avait bien appelé mais sans succès. Alfred s'est excusé en lui expliquant qu'il avait probablement eu une panne d'électricité et que du coup, son téléphone n'avait pas fonctionné, étant donné qu'il est sur secteur. Alfred se rappelle très bien qu'il y avait de la lumière dans la cage d'escalier quand il est parti en courant. Son patron en a profité pour pousser une gueulante. Mais bon, c'est pas nouveau. Ce qui est nouveau c'est que cela soit sur lui qu'il gueule. Alfred se rase. Le courant est revenu. A croire qu'il s'est détraqué uniquement pour l'heure du réveil. Ou alors ? Ou alors quoi ? Est-il en pleine hallucination ? Devient-il fou ? Alfred se décongele des navets qu'il s'est préparé samedi, en espérant que la chaîne du froid ne s'est pas interrompue trop longtemps. Cette fois, il a donné à Marie son numéro de portable. Il aurait dû y penser plus tôt. Quel idiot. "D'ailleurs, je vais le recharger à fond pendant qu'il y a du courant" se dit-il. En même temps, il y croit moyennement. Cela fait 8 jours que d'une manière ou d'une autre, le temps se décale de 7 minutes de plus tous les jours, pourquoi cela s'arrêterait demain ? Mais comment cela à commencé tout ça ?



Alfred réfléchit. Lundi dernier, il y eu une coupure d'électricité. Enfin, c'est ce qu'il lui semble. Oui, les heures clignotaient sur le radio-réveil. Serait-ce donc une panne de courant qui serait à l'origine de tout se processus de dérèglement ? Mais comment le courant pourrait-il dérégler le temps ? Le vrai temps. Celui d'une vie humaine. Alfred sens des frissons lui parcourir l'échine. Son portable. "Marie va m'appeler sur mon portable, mais ça ne va pas marcher". Il décide de passer une nuit blanche, pour comprendre, pour voir ce qui se passe et à quel moment le temps "rétrécit". Il grignote à peine, se prépare du café fort, regarde la télévision à n'en plus finir, baisse quand même le son pour ne pas importuner les voisins, effectue des jeux sur internet, prend une douche, reprend une douche froide, et finit... par s'endormir. Il rêve, mais c'est un cauchemar. A 7h56, il se réveille en sursaut et se met à pleurer. Alfred est à bout. Il sort dans la rue, les cheveux en bataille, pas rasé, son costume froissé et sale. Son café s'est renversé sur sa chemise quand il s'est endormi. Il est désemparé, s'approche des gens pour leur parler, pour sentir un peu d'humanité dans son désarroi, mais ceux-ci accélèrent, l'évitent. Personne n'écoute ce qu'il demande. Il a les yeux hagards, la gorge sèche et se demande ce qu'il va bien pouvoir faire. Il décide de se rendre sur la petite place face à l'église Notre Dame de la Croix. A cet endroit, il y a une fontaine où il pourra se désaltérer, se passer de l'eau sur le visage. Il descend la rue de Ménilmontant. Les passants ne font pas attention à lui. Il se retrouve devant la fontaine en 7 mn, et passe ses mains entre les nymphes qui soutiennent le chapiteaux. Pas pratique de boire comme ça. 10 fois, il répète ce geste. Un homme s'approche et lui tend un verre. Ils se regardent, sans rien dire. Alfred prend le petit verre et le rempli plusieurs fois avant d'étancher sa soif. L'homme est retourné dans le salon de thé qui se trouve juste là, à l'angle de 2 rues. Alfred hésite. Il croise les yeux de l'homme, avance dans sa direction pour lui rendre le verre et le remercier. Il passe la porte et l'homme lui fait signe de s'asseoir à une table qu'il lui désigne. Alfred regarde la table, la chaise, les gens qui sont au comptoir, tergiverse une seconde et se laisse tomber sur le siège dans une lassitude et une détresse incommensurable. L'homme lui apporte un thé à la menthe et une pâtisserie orientale. Alfred examine la tasse et le gâteau, observe l'homme, repose ses yeux sur la pâtisserie et ses larmes se remettent à couler. Néanmoins, sans croiser le regard de l'homme qui est resté à coté de lui, il attrape dans ses mains humides le sablé et le grignote doucement. L'homme reste là quelques instants puis s'installe en face de lui, s'adosse à la chaise en biais et fait un signe de tête à un autre homme posté derrière le comptoir, et qui comprend tout de suite qu'il doit s'occuper du service. Alfred n'a rien vu, il attends que ses larmes se tarissent, termine son sablé. Il boit une gorgée de thé, puis il se met à parler, les yeux rivés à la table, et ceux de l'homme, perdus au loin.



L'homme lui a dit quelque chose qu'il n'a pas compris. Il réfléchit. Et au fur et à mesure qu'il tente de rentrer chez lui, il s'aperçoit que la distance s'allonge, que plus il avance, plus il est loin du but à atteindre. Après le temps, voilà que l'espace se dérègle à son tour. Il crie. Alfred veut retrouver une vie "normale". Les gens dans la rue s'écartent et le regarde divaguer tout en poursuivant leur chemin. Le temps va continuer de se décaler et du coup il va se faire virer de son boulot. Toutes les choses autour de lui se délitent. Son immeuble va se vider mais sa boite aux lettres se remplira d'un seul et unique prospectus sur lequel sera écrit 7 minutes, 7 minutes. La bouche de métro se bouche, les éléments se mentent, Alfred sombre dans le nombre.



Alfred à 7 ans. Il est avec son frère qui lui en a 12, en canoë sur l'Allier. Celui-ci et son meilleur pote ont rafistolé une vieille barque, en cachette, pendant des mois, et ils comptent faire de même avec la cabane en bois qui se trouve en face, sur l'île. C'est devenu leur île, et afin qu'Alfred n'en dise rien aux parents, - car il a fini par le découvrir -, son frère à accepté de lui montrer son repaire. Ce jours là, ils partent vers 16h après le goûter. L'ambiance est légèrement tendue entre les 2 frères. Au moment d'accoster, Alfred fait chavirer l'embarcation et tombe à l'eau. Lorsqu'il refait surface, il nage en direction de la rive qui n'est qu'à quelques mètres de distance. Mais quand il se retourne, il voit la barque emportée par le courant, qui s'éloigne de lui. Craignant une farce de son frère, il crie, puis tente de rejoindre le canot. Mais celui-ci dérive trop vite. Prenant peur, Alfred lutte de toutes ses forces pour se rapprocher de nouveau de la rive, quelques centaines de mètres plus bas, sur une autre île. Il respire, reprend son souffle, et découvre en amont la barque échouée. De peur qu'elle ne dérive à nouveau, il court. Arrivé devant, il attrape la corde et regarde à l'intérieur. Personne, pas de rame, pas de sac, rien. Il scrute tout autour de lui, crie le prénom de son frère, cherche aux alentours s'il voit des traces de pas. Rien. Il revient vers la barque et se met à pleurer. Ce n'est pas son genre, mais la fatigue, la peur, le froid qui commence à l'engourdir, il fait pipi dans son pantalon déjà trempé. Le temps passe. Alfred est gelé. Il ne sait pas quoi faire. Il ne comprend pas ce qui s'est passé. Son frère à dû rentrer à la nage, le laissant là, seul, pour qu'il ne dévoile pas leur secret. Comme une punition au chantage qu'il lui a fait pour venir voir sa cahute. Son frère va sûrement revenir le chercher. Il ne peut quand même pas le laisser là. Le jour commence à décliner. Une ronde de police longe les berges et passe à proximité d'Alfred qui leurs fait signe. Ils abordent et récupère celui-ci transit. Les policiers l'interrogent. Est-il seul ? Où est son frère ? Comment est-il venu ici ? Où a-t-il vu son frère la dernière fois ? Alfred vomit et tombe inconscient.



Lorsqu'il ouvre les yeux, il est allongé par terre. Il met quelques instants à reconnaître le café dans lequel il a bu un thé à la menthe. Cela lui paraît si loin. Les pompiers sont près de lui et lui demandent s'il se sent mieux ? Oui, il se sent mieux. Peut-être était-il en hypoglycémie ? Oui, effectivement, il n'a quasiment rien mangé depuis hier soir. Veut-il qu'on l'emmène à l'hôpital ? Il réfléchit. Au moins, il n'y aura pas de réveil, pas de sonnerie, pas de problème électrique,... Peut-être que ça lui ferait du bien, après tout, qu'on s'occupe de lui, qu'on lui apporte à manger, qu'on le chouchoute un peu. Non, il pense que ça va aller. Le pompier médecin prend sa tension : un peu faible. Il lui demande si quelqu'un pourrait venir s'occuper de lui, ce soir, et Alfred répond que non. C'est maintenant le pompier qui hésite. Alfred est de nouveau dans ses pensées. Son frère... Le temps décalé a fait resurgir ce souvenir enfouit. Cette fois, il faut qu'il regarde la vérité en face, même si elle fait mal. Il s'est toujours senti responsable de la mort de son frère et sa famille lui en a toujours voulu, inconsciemment peut-être. Il n'empêche qu'il ne les voit plus. Pourtant, il a essayé de réparer, de réconcilier, de surmonter... Alfred réalise que la suite de sa vie n'a été qu'une continuité d'échecs. Son boulot, expulser des pauvres gens, sa solitude. Pas d'amis, encore moins d'amour. Pas de loisirs excitants, pas de projets, pas d'avenir. Alfred est mort en même temps que son frère et il s'en rend compte aujourd'hui. Il est mort pour lui et pour sa famille.



"Regardez ! dit leur père. On aperçoit les 7 étoiles des Pléïades". Et voilà trois paires d'yeux dirigés vers le ciel. Alfred se souvient bien de ce moment. "La lune fait un quartier parfait. Nous en sommes à son 7e jour. C'est bien de faire les plantations lune montante." Leur père leurs expliquait que les six directions de l’espace et leur point central donne le nombre 7. Chiffre de la perfection, il symbolise la totalité de l’espace et la totalité du temps dans certaines traditions. "7 est également un nombre premier, et donc indivisible. Il était chez les Egyptiens symbole de vie éternelle."

Alfred sent la peau du front qui se tire vers l'arrière. "La totalité du temps et de l'espace !" 7 a pris la place d'Alfred dans le cœur de son père. Voilà pourquoi tout s'est décalé. Son père lui a toujours demandé d'être parfait et il n'a pas été à la hauteur de cette responsabilité. Il y a eu séparation. Et maintenant, c'est beaucoup plus grave, il y a abandon. Il y a déni d'existence. Il ne reste qu'une chose à faire : reprendre sa place, celle qu'il n'aurai jamais dû perdre, surtout aux yeux de ses parents. Sinon, il va disparaître complètement de la surface de la terre. Il est intimement persuadé.



Alfred regarde les gens autour de lui : les pompiers, le patron du café, des clients, des badôts, mais que regardent-ils, eux ? Il dirige son regard dans la direction de ceux des autres, et... il se voit, étendu, sans connaissance, avec le médecin pompier qui s'acharne sur son cœur...